Les nouvelles technologies au service de la santé : parole aux entrepreneurs – épisode 2

Voici le 2ème épisode de notre série d’entretiens d’entrepreneurs de la e-santé; pour (re)lire le 1er de la série, c’est ici : http://www.islean-consulting.fr/nouvelles-technologies-au-service-de-la-sante/

Aujourd’hui, nous rencontrons Rémi-Jean, fondateur et CEO de Medeo, startup lyonnaise dans la santé connectée.

équipe Medeo

MEDEO, une startup née d’un projet d’école a pour ambition de connecter le médecin généraliste dans sa pratique quotidienne

Bonjour Rémi-Jean, peux-tu nous raconter les origines de Medeo ?

Medeo est né à la suite d’un projet d’école de fin d’étude en 2015. En fin de master à l’EM Lyon (Ecole de Management de Lyon) et à l’école Centrale de Lyon, nous avions un mémoire à faire ; nous avons réalisé ce mémoire avec mon associé actuel Yacine REMINI, sur la santé connectée. Le sujet était : « quelle est la place des nouvelles technologies dans la relation patient-soignant ?»

Dans le cadre de ce mémoire, nous avons réalisé deux mois de stage en clinique pour se familiariser avec cette relation particulière patient-soignant, rencontrer les professionnels de santé pour bien connaitre le système et pouvoir appréhender ses enjeux et problématiques.

Nous nous sommes alors intéressés au médecin généraliste qui est encore bien souvent le premier interlocuteur du patient ; or ce médecin du 21ème siècle n’est pas du tout connecté pour l’heure. De plus, le constat est flagrant, dans la santé connectée la technologie est orientée vers le patient ; au sens où beaucoup de choses, des applications surtout, se font dans le domaine du bien-être. Dans ces applications il n’y a pas (ou peu) de valeur médicale, le médecin n’est pas impliqué, il n’apporte pas d’avis, et finalement on ne traite pas de pathologie. Avec mon associé, nous avons donc estimé qu’il y avait un réel besoin d’apporter une valeur médicale sur la donnée. D’où notre ambition de vouloir connecter le médecin dans sa pratique actuelle au sein de son cabinet. Et cela dans le but d’apporter un bénéfice au patient en termes d’efficacité, de rapidité, …

 

Concrètement, comment Medeo « connecte » le médecin d’aujourd’hui ?

Notre conviction est donc de redonner sa place au médecin en faisant de la santé connectée pour le médecin et non directement pour le patient. Notre solution a donc été tout naturellement de connecter les outils de mesure du médecin. En effet, depuis 20 ans la place des systèmes d’information s’est fortement développée dans la pratique quotidienne des médecins si bien que 98% d’entre eux disposent d’un outil de gestion de cabinet médical. Cependant, les outils de mesure sont les mêmes qu’il y a 50 ans, et n’ont pas (ou très peu) évolués et en tout cas ne sont pas connectés.

Or le médecin prend un grand nombre de mesures pour chaque patient au cours des consultations, qui sont particulièrement chronophages. Ainsi, notre volonté est d’utiliser les technologies numériques rapides et efficaces dans le cabinet du praticien. Notre solution LIGO est un module qui s’intègre dans le logiciel de suivi des patients pour interfacer les objets connectés afin de réduire les saisies manuelles et par conséquent faire gagner du temps dans le suivi des patients. Nous avons donc travaillé en collaboration avec des fournisseurs de logiciel de gestion de cabinet et des fabricants de matériel médical ce qui rend notre produit compatible avec la plus part des logiciels médicaux et un grand nombre de dispositifs.

 

Aujourd’hui quel bilan peux-tu déjà faire de l’aventure Medeo ? Et quelles sont les prochaines étapes pour 2017 ?

Notre première solution LIGO entre en phase de commercialisation et récolte déjà beaucoup de succès.

Maintenant on souhaite s’orienter vers le patient : l’idée est de concevoir une application où il renseignera ses données médicales à destination du médecin qui pourra alors le suivre à distance. C’est ce qu’on appelle de la télésurveillance médicale. Ce service sera surtout dédié dans un premier temps aux personnes atteintes de pathologie chronique comme le diabète, l’insuffisance cardiaque… qui doivent régulièrement transmettre des informations sur leur état de santé à leur médecin généraliste. L’objectif est alors de faire la liaison entre le suivi chez le médecin et le suivi chez le patient ; le patient prend ses mesures (par exemple, la glycémie pour les diabétiques), et en fonction d’un seuil préétabli par le médecin et intégré dans l’application, une alerte est créée automatiquement pour prévenir le praticien de l’état de santé de son patient. La deuxième fonctionnalité principale sera de permettre au patient de mettre à jour ses données médicales, comme la vérification des antécédents par exemple, pour qu’elles soient à disposition du médecin. Nous ne souhaitons pas rajouter du travail au médecin car les données « normales » s’intègrent automatiquement. Il s’agit simplement de simplifier le suivi de ses patients à distance et lui permettre d’agir plus vite notamment sur une modification du traitement de la pathologie.

Voici donc notre objectif pour 2017. Ce projet va plus loin que LIGO car on veut intégrer de l’intelligence derrière l’application pour en faire un outil d’aide au diagnostic pour le médecin. La suite logique sera de développer notre propre logiciel médical de suivi des patients.

En parallèle de cela, nous avons un projet en Inde qui nous tient à cœur. Il y a un véritable besoin et l’enjeu est de taille ; en effet, 70% de la population indienne vit dans les campagnes tandis que seulement 2% des médecins exercent en zone rurale ! De plus, la croissance rapide du pays entraine des changements du rythme de vie mais les populations ne sont pas pourvues pour faire face à ces évolutions. L’aventure est née d’une rencontre avec un étudiant indien à l’EM Lyon lors d’un pitch sur notre projet Medeo. Il a été séduit par notre projet et a commencé à démarcher lui-même les hôpitaux à son retour en Inde. Six mois plus tard nous remportions un appel d’offre lancé par la BPI et un organisme du ministère de la santé indien sur un projet de santé connectée. C’est une belle opportunité ! On développe actuellement un outil simple de télémédecine et une application mobile qui permettra au patient souffrant de maladie chronique d’être connecté à son médecin même si celui n’est pas à proximité de son domicile. Le projet avance vite car beaucoup de choses sont plus faciles en Inde : la barrière juridique est moins forte et l’adhésion des personnes plus aisée qu’en France où il faut convaincre une multitude d’acteurs dans l’écosystème médical.

Schéma explicatif de la solution Ligo

 

L’entrepreneur doit savoir communiquer autour de lui et partager son projet pour se créer davantage d’opportunités

Parle-nous un peu de ton équipe chez Medeo ?

Chez Medeo, nous sommes tricéphales. En plus de Yacine et moi-même, nous sommes associés avec Jean-Marie. Il est médecin et apporte beaucoup de crédibilité au projet. En effet, il exerce dans une zone rurale, où la pénurie de médecins se fait ressentir et est donc très impliqué car son ennemi quotidien c’est bien la perte de temps ! Il exprime un réel besoin de se munir d’une solution pour pallier cette difficulté. De plus, il représente le médecin généraliste d’aujourd’hui : 53 ans en moyenne, ayant a priori une relation conflictuelle avec les outils informatiques. Bref, Jean-Marie est notre premier testeur, notre principal utilisateur et référent en matière de concepts médicaux ce qui nous permet d’être beaucoup plus efficaces dans la validation des fonctionnalités de nos solutions.

Pour l’anecdote, cette rencontre est le fruit du hasard : je faisais du rugby il y a quelques années avec son fils, étudiant aussi à l’EM Lyon, avec qui j’ai discuté de mon sujet de fin d’étude après un entrainement. De fil en aiguille j’ai pris contact avec son père et nous sommes devenus associés. Morale de l’histoire, quand on est entrepreneur, il faut être ouvert, parlé de son projet à son entourage. Contrairement à ce qu’on peut penser, on a plus à gagner de parler de notre idée que d’essayer de la cacher par peur de se faire copier… cela peut être l’occasion de faire de belle rencontre et booster son projet !

 

Peux-tu nous parler des difficultés que tu rencontres dans ton quotidien d’entrepreneur ?

Le plus compliqué dans la vie d’entrepreneur, c’est la différence de rythme de travail. L’entrepreneur est quelqu’un qui veut faire bouger les lignes, changer les paradigmes, casser les barrières : on va vite mais on se heurte bien souvent à des acteurs, comme les grosses entreprises ou les administrations, qui ont une relation au temps totalement à contre-courant de la nôtre. Leur inertie est plus lente que celles des start-ups, leur volonté de changement moins forte que la nôtre ; ceci est particulièrement visible dans la santé qui est une industrie particulière, encore bien souvent conservatrice. On passe donc beaucoup de temps et d’énergie à expliquer notre démarche, à convaincre que nos solutions apportent un véritable bénéfice pour la profession, afin de dépasser les premières réticences. Et cela peut décourager, … surtout quand on voit le nombre de mails sans réponse qu’on peut envoyer par jour !

 

Si tu avais un conseil à donner à un jeune entrepreneur, lequel serait-il ?

Surtout ne pas s’isoler ! S’enfermer dans un incubateur, ne pas parler de son projet, croire que l’on va y arriver seul est la pire chose à faire. Par exemple, pour le recrutement, au début on a tous tendance à vouloir tout faire tout seul et ne recruter que des exécutants comme par exemple des développeurs qui ne font que du code ; mais tout repose encore sur tes épaules, le travail s’accumule, tu ne délègues pas et tes collaborateurs ont une valeur ajoutée nulle. C’est à ce moment qu’on réfléchit et qu’on s’oriente vers des profils plus matures, en cherchant cette fois-ci des développeurs avec des compétences de gestion de projet pour ainsi gagner en plus-value. Le recrutement est donc essentiel, il faut trouver un compromis entre le faire seul de sorte que le seul coût est ton propre temps ou recruter quelqu’un qui te coutera plus cher. Sur le long terme, la seconde option est la meilleure selon moi. Car la ressource la plus importante pour un entrepreneur ce n’est pas l’argent mais l’organisation de son temps et de celui des autres. Bref, le vieil adage « seul on va plus vite, ensemble on va plus loin » s’applique à merveille !

Et l’isolement n’est pas qu’interne mais aussi externe au sens où selon moi il est inconcevable d’élaborer un service sans se confronter aux utilisateurs. C’est la raison pour laquelle nous avons testé nos solutions auprès des professionnels de santé, nous essayons de co-construire nos services, nous échangeons le plus possible avec les utilisateurs…

 

 

« Il n’y aura pas de retour en arrière, la santé va s’engager dans le numérique comme le reste de nos vies »

 

Comment vois-tu l’évolution du secteur de la santé avec l’arrivée des nouvelles technologies ?

Il y a tellement de choses à faire dans ce domaine vieillissant avec les nouvelles technologies de pointe. Mais il faudra créer des solutions simples malgré la complexité des technologies (big data, AI…), adaptées à l’usage et accessibles à tous, du spécialiste mondial au patient de 90 ans, invisibles pour le quotidien du médecin et pour le patient, et surtout qui fonctionnent tout de suite. Sinon ce sera un échec, car ce secteur reste très critique et exigeant vis-à-vis des technologies. C’est un beau défi ! Bien que certains praticiens ne soient pas encore prêts, je suis persuadé qu’il n’y aura pas de retour en arrière : les médecins ne travailleront plus sur des fiches cartonnées. La santé s’engage dans le numérique comme le reste de nos vies. Les grands noms du digital se lancent déjà dans des projets de santé connectée. Récemment, le projet d’intelligence artificielle d’IBM, Watson s’est orienté vers la santé. En effet, en ingérant et analysant une immense quantité d’informations (revues médicales, publications scientifiques, dossiers de patients, symptômes et analyses…) l’ordinateur est capable de fournir des pistes de diagnostic en à peine quelques secondes pour assister et apporter une véritable aide à la décision pour le médecin. Dans ce cas précis, on ne veut en aucun cas remplacer le médecin mais lui rendre les choses plus simples, l’aider dans sa pratique : l’homme et la machine sont complémentaires.

Mais ces développements technologiques impliquent aussi des choix éthiques que chacun devra faire. Pour moi, avoir des valeurs et se positionner vis-à-vis d’elles est primordial. Chez Medeo on a fait le choix de l’écoconstruction, de la confidentialité et de la protection des données des patients. Ces données appartiennent au patient, on ne les analyse que pour aider au traitement des pathologies mais jamais dans un but commercial. C’est un choix assumé malgré l’attrait que peut représenter les données ; par exemple, une année de données médicales d’un patient coûte 25000$ aux Etats-Unis ; on comprend alors aisément l’importance de protéger le patient de dérives commerciales.

Merci à Rémi-Jean de m’avoir accordé du temps pour cette interview.
N’hésitez pas à consulter le site de MEDEO (http://medeo-health.com/) pour plus d’informations.

Flavie Joos

Flavie a suivi un cursus d’ingénieur généraliste puis s’est spécialisée sur des sujets d’organisation et de performance des entreprises aux Mines Paris. Possédant une première expérience dans le conseil en management, elle a participé à la mise en œuvre de démarches Lean au sein d’entreprises industrielles. Passionnée par les thématiques d’innovation et de transformation, Flavie a rejoint ISlean consulting en 2016.


Flavie Joos

Flavie a suivi un cursus d’ingénieur généraliste puis s’est spécialisée sur des sujets d’organisation et de performance des entreprises aux Mines Paris. Possédant une première expérience dans le conseil en management, elle a participé à la mise en œuvre de démarches Lean au sein d’entreprises industrielles. Passionnée par les thématiques d’innovation et de transformation, Flavie a rejoint ISlean consulting en 2016.

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