Les hommes esclaves aliénés des robots

J’ai récemment fait un aller-retour en voiture de 700 km à travers notre beau pays, à chaque fois sous un soleil radieux. Une expérience qui pourrait être très agréable mais qui devient pénible, voire cauchemardesque, car un conducteur de voiture est aujourd’hui un esclave aliéné des robots

Les hommes esclaves aliénés des robots

Une lutte contre l’insécurité routière à la légitimité indiscutable

Je suis piéton, je suis motard, je suis conducteur, j’ai des enfants. Si je risquais ma vie en mettant un pied dans la rue, je trouverais ça abominablement anxiogène.

Aujourd’hui en France, je peux constater que beaucoup de conducteurs font attention à leur environnement, même si c’est très égoïste, et, notamment lorsque je suis en moto, il est heureusement rare que je me fasse renverser par un automobiliste distrait, inattentif ou speedé malgré toute l’attention que le porte à mon environnement.

La lutte contre les excès de vitesse, notamment en ville où l’environnement est éminemment complexe et changeant, est sûrement un contributeur très net à cela.

Dans certains cas, c’est simple

Dans une ville, on a des enfants qui font tomber leur ballon sur la chaussée, des piétons qui traversent en courant derrière un camion pour attraper un bus, la rôtissoire du traiteur qui a vomi le gras des poulets sur la chaussée…

Donc on roule en France et un peu partout dans le monde à des vitesses faibles en ville : 30, 50 km/h. 60 km/h à l’époque de mes parents.

Si les rues des villes étaient droites, larges, adhérentes, jamais mouillées ou glissantes, sans piétons à côté et personne qui traverse, on pourrait rouler les yeux fermés à des vitesses élevées.
Ce n’est pas le cas en France ni ailleurs, ou alors ça s’appelle des voies rapides ou autoroutes urbaines.

Dans d’autres cas, « One does not fit all »

Un des cauchemars du législateur doit être la diversité du monde. Si le monde était un cristal parfait, ordonné et se répétant régulièrement à l’identique, les lois seraient simples.

J’en viens à mon trajet autoroutier. Je connais deux cas extrêmes sur autoroute.

– il fait beau, c’est l’été. L’autoroute est en parfait état (c’est en France :). Il est tôt, il y a déjà du soleil mais peu de voitures et de camions. Vous avez un palace roulant de 200 chevaux ou plus, d’une stabilité olympienne. Vous êtes en pleine forme.
– c’est l’hiver. Il neige. Il fait déjà nuit. Il y a du brouillard. Vous avez une voiture caisse à savon plus adaptée aux routes de Sicile qu’à l’Ontario en hiver. Il y a beaucoup de voitures et des camions de toute l’Europe pressés de tracer la route. Vous êtes fatigué.

Vous voyez peut-être où je veux en venir. Même si le code de la route dit 130 km/h dans le premier cas et 50 km/h dans le second, dans les deux cas les radars automatiques sont réglés à 130 km/h.

Or, une vitesse de conduite c’est le fruit d’une analyse faite par le conducteur : conditions, aisance, fatigue, humeur…

Comme le rapporte Jean-François Zobrist, patron célèbre de l’entreprise libérée FAVI, d’une de ses ouvrières : « il y a un rythme qui aide la journée à passer » (Source : « La belle histoire de Favi : l’entreprise qui croit que l’homme est bon »).

Je pense que c’est pareil pour la vitesse : il y a une vitesse, adaptée au contexte, qui aide les kilomètres à passer.

De mon vécu, les limitations de vitesses, nécessairement simplistes, n’aident en général pas les kilomètres à passer.

L’aliénation par la machine

Dans le premier cas, si vous n’y prenez pas garde, vous finissez immanquablement par perdre des points car votre vitesse va augmenter largement au-delà de 130 km/h. Vous pouvez utiliser un régulateur, mais parfois les limites passent à 110 km/h. Et vous vous faites avoir.

En face de vous vous avez des automates, comme Teminator : précis, sans états d’âme, infaillibles, infatigables.

Et vous, pauvre John Connor, vous êtes tout sauf ça. Ou alors vous y consacrez une énergie et une attention significatives.

Il y a maintenant environ 2 500 radars fixes signalés, 600 radars mobiles non signalés (source https://fr.wikipedia.org/wiki/Radar_automatique_en_France#Le_nombre_de_radars_install.C3.A9s), et 260 radars embarqués non signalés (source https://blog.1001pneus.fr/tout-savoir-sur-les-radars-en-france/)

Donc les conducteurs humains, fatigables, faillibles, imprécis, sont confrontés à des automatismes d’airain inflexibles.

Le lean aliène-t-il le travailleur ?

Des conséquences dommageables, des réactions hypocrites

Comment réagir face à cela ? Basé sur mes réactions et sur celles des gens avec qui j’ai discuté du sujet, voici une liste, sûrement incomplète :

– malgré une attention considérable, vous perdez peu à peu tous vos points, avec les conséquences qui vont avec, comme la perte d’un emploi ou un handicap certain
– vous faites comme dans les dictatures : vous vous conformez à contrecœur à une règle que vous contestez, en vivant dans un enfermement intérieur chargé d’une sourde colère. Vous bloquez le régulateur à 110 km/h sur autoroute, comme ça vous ne risquez plus rien.
– vous délaissez la voiture, quand c’est possible
– vous achetez un avertisseur de radar, de type Coyote, comble de l’hypocrisie, où les radars fixes sont des « zones de danger » et les radars mobiles signalés par la communauté des « zones à risques ». Pour les radars embarqués, j’adore la créativité terminologique de  la « zone à risque en mouvement » (!!!)

Ces derniers produits sont des permis payants de rouler au-delà des limites réservés aux petits malins qui préfèrent payer un abonnement plutôt que des contraventions ou des stages de récupération de points. Attention toutefois, si c’est vous le premier qui avez la chance de détecter un radar mobile récemment installé, vous rendrez service à la communauté mais cela pourra vous coûter très cher. Mais si ces systèmes n’existaient pas, combien d’infirmières en province, de commerciaux et autres grands rouleurs se retrouveraient sans permis ?

Et nous n’avons pas encore tout vu

Effectivement, les technologies permettent de répondre à quasiment toutes les idées sorties de l’imagination des thuriféraires de la répression de la vitesse : drones radars, radars tronçons, radars embarqués de plus en plus nombreux, dans des véhicules où les conducteurs sont issus de sociétés privées, et le summum : relevé de vitesse fait à bord du véhicule et envoyé aux centres de traitement automatique des amendes.

Dans ce cas extrême, on place des humains conducteur dans une situation de stress, léger mais permanent, à vérifier sa vitesse partout, tout le temps, alors qu’en face il a un automatisme qui finira toujours par capter une inattention de sa part et à la sanctionner sans faillir.

Cela revient à aliéner totalement l’homme à la machine.

C’est nier tout ce qui fait la nature et la richesse de l’homme : indiscipliné mais créatif, incapable d’attention durable mais parfois fulgurant, imprécis mais sensible, etc.

Quelles pistes de progrès ?

Il me semble qu’il faut utiliser chacun là où il est fort :

– faire confiance à l’homme pour son libre arbitre, sa créativité, son humanité
– utiliser les machines pour analyser sans faille et avec célérité les situations de danger et pallier les faiblesses humaines, plutôt que de les sanctionner

Cet article sur la fin de travail développe la thèse de la place des robots et de l’homme de manière que je trouve intéressante.

Déjà aujourd’hui, un pilote automatique d’avion peut tout gérer dès la check list à 300 pieds après décollage. Sauf météorologie ou événement exceptionnel, l’avion monte, vole en croisière, descend, se met en configuration d’approche et d’atterrissage et atterrit TOUT SEUL. Le pilote et le copilote vérifient si tout va bien, et reprennent la main s’ils le jugent nécessaire. Parfois à tort, comme dans le vol Rio-Paris (source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vol_447_Air_France). En ce qui concerne le transport aérien, les analyses des catastrophes aériennes montrent que le premier facteur accidentogène est l’humain et de loin (source : http://www.1001crash.com/index-page-statistique-lg-1-numpage-4.html).

La circulation routière est malheureusement bien plus complexe que la circulation aérienne, notamment en ville. Donc de tels automatismes mettront plus de temps à être fiables et, surtout, acceptés par tous.

Et qu’on ne vienne pas ergoter avec le dilemme du tramway : comment l’automatisme doit décider s’il est face au choix cornélien consistant à choisir entre sauver 3 passagers d’une voiture autonome ou une maman avec une poussette ? Personne n’utilisera une voiture qui arbitrera contre ses passagers. L’immense progrès des véhicules autonomes, c’est que nous n’aurons plus quelques milliers de tués sur les routes en France, mais juste quelques dizaines.

Il existe déjà, notamment dans les Tesla, des modes d’autodrive (cf. « Tesla, les premiers pas pertinents vers la disruption de l’automobile ») intelligemment ciblés pour les autoroutes, qui sont des environnements bien plus normés et sûrs que les rues en ville : barrières interdisant l’accès aux piétons et aux animaux, pas de croisement, sens unique, voies larges, glissières…

Tesla Driverless mode

Tesla Driverless mode

Donc arrêter de contraindre implacablement les conducteurs humains avec des dispositifs de contrôle automatique, et diriger les moyens pour favoriser l’émergence d’une révolution encore à venir : le transport individuel automatique !

 

Vous pouvez aussi lire ces articles traitant ce sujet : « Radar auto contre voiture autonome : une question à 1 milliard » et « Automatiser pour renforcer le rôle de l’homme« 

Philippe Kalousdian

Philippe Kalousdian a fondé ISlean consulting avec Eric Villesalmon en 2008.Il intervient en innovation numérique, maîtrise des coûts informatiques, audit des organisations, des achats et d'outsourcing.Il a débuté comme ingénieur à SGN/Areva, en procédés de vitrification.Il rejoint Bossard en 2000 où il devient consultant en systèmes d’information.Philippe est diplômé de MINES ParisTech, chargé de cours au Mastère MSIT Mines-HEC, fait partie du conseil d'administration de MINES ParisTech Alumni, est membre fondateur de X-Mines Auteurs et du MOM 21.Il connecte ainsi des univers aussi divers qu'inattendus, ce qui crée de la valeur par sérendipité.Depuis 2014, il accompagne des Start-ups dans leur phase de démarrage, et il est CEO de l'une d'elle, OKAYBUS, depuis 2016.


Philippe Kalousdian

Philippe Kalousdian a fondé ISlean consulting avec Eric Villesalmon en 2008.Il intervient en innovation numérique, maîtrise des coûts informatiques, audit des organisations, des achats et d'outsourcing.Il a débuté comme ingénieur à SGN/Areva, en procédés de vitrification.Il rejoint Bossard en 2000 où il devient consultant en systèmes d’information.Philippe est diplômé de MINES ParisTech, chargé de cours au Mastère MSIT Mines-HEC, fait partie du conseil d'administration de MINES ParisTech Alumni, est membre fondateur de X-Mines Auteurs et du MOM 21.Il connecte ainsi des univers aussi divers qu'inattendus, ce qui crée de la valeur par sérendipité.Depuis 2014, il accompagne des Start-ups dans leur phase de démarrage, et il est CEO de l'une d'elle, OKAYBUS, depuis 2016.

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