Dmd Santé ouvre la voie de la labellisation des applis de e-santé

J’ai eu l’opportunité de discuter avec Justine Henry, responsable marketing et communication de Dmd Santé. Retours sur notre échange riche en enseignements.

 

photo profil Justine Henry DMd santé

Dmd Santé : le « TripAdvisor » de la santé en marche pour la labellisation des applis mobiles de e-santé

Bonjour Justine, pouvez-vous nous expliquer le concept développé par Dmd Santé ?

Dmd est l’acronyme de « Demande médicale à distance » ; notre société a été créée il y a 5 ans par deux médecins qui commençaient à voir le flux d’applications mobiles arriver dans leur quotidien sans savoir lesquelles conseiller à leurs patients. D’où l’idée de créer une plateforme de conseils et d’aide au choix, un peu comme un « TripAdvisor » de la santé !

Ensuite, l’idée a muri et évolué vers un processus de labellisation des applications de santé. A l’heure actuelle notre label n’est pas encore reconnu par la Haute Autorité de Santé, mais c’est un objectif à terme d’obtenir une approbation gouvernementale.

 

Qu’est-ce qui vous différencie et apporte de la valeur à votre label ?

Ce qui valorise notre méthodologie par rapport à nos concurrents c’est son caractère purement scientifique et transparent ; il s’agit d’une véritable démarche de R&D, vaidée par la communauté médicale et qui a fait l’objet de publications. Nous développons une approche similaire à celle déployée sur le processus de certification des médicaments prenant en compte un large panel de critères : les aspects juridiques, sécuritaires, éthiques, de respect de la vie privée, réglementaires…

Cela se déroule en deux phases ; d’abord, les « candidats » remplissent un questionnaire en ligne de plus de 300 questions pour s’autoévaluer et vérifier que leur application mobile valide les « check points » nécessaires au lancement sur le marché. La deuxième phase consiste à soumettre l’application mobile à un panel d’utilisateurs (des patients, le grand public, des professionnels de santé via les réseaux d’associations…) afin d’en mesurer la valeur d’usage.

 

Quelle est donc la proportion d’applications non labellisées ?

Elle est très faible. Notre idée est de proposer un processus évolutif et d’amélioration continue. Quand une application ne passe pas une phase on donne à son porteur les raisons pour qu’il revoit sa copie et s’améliore afin d’obtenir le label. Dès que l’application est labellisée, nous la mettons en ligne sur notre store. L’idée est de créer une base importante sur laquelle les professionnels de santé peuvent s’appuyer en toute confiance et de favoriser directement l’usage d’applications reconnues par la communauté.

Ainsi, nous avons développé un modèle « Freemium » : l’auto-certification est gratuite au sens où il s’agit davantage d’un outil d’amélioration des produits développés par les startups. La phase de valeur d’usage est payante (environ 3000€) avec en contrepartie des retours constructifs, un package promotion et communication pour l’appli labellisée.

 

Quelles sont les prochaines étapes pour Dmd Santé ?

Plein de beaux projets sont dans les starting-blocks !

La prochaine étape pour notre label est la commercialisation afin de faire passer le plus d’applis possible, de créer du trafic sur le store, favoriser l’usage autour du label pour lui donner de la valeur…

En parallèle, nous avons un projet en partenariat avec l’ARS Centre Val de Loire (Agence Régionale de Santé) pour mettre en place d’un processus de certification des objets connectés.

Ensuite, nous souhaitons élargir le label à l’international ; nous lançons actuellement un projet de recherche avec l’Université de Stanford aux Etats-Unis dans l’idée de s’ouvrir sur un modèle open source avec contribution multiples de divers acteurs de la santé.

Enfin, Dmd Santé développe un autre projet orienté vers les professionnels de la santé ; il s’agit de Stagium, un outil de partage des expériences pour les étudiants en médecine afin qu’ils puissent faire des choix éclairés lors de différents stages. Lancée en 2014, la plateforme rassemble pas loin de 10 000 personnes, étudiants et médecins. Nous avons d’importants challenges sur ce projet, pour le moment gratuit et qui semble difficilement exportable du fait de modèles de formations en médecine totalement variables entres les pays.

 

 

Dmd santé screenshot

Les nouvelles technologies sont une formidable opportunité pour créer la médecine intelligente et collective de demain

Comment voyez-vous l’évolution du secteur de la santé avec l’arrivée des nouvelles technologies, du numérique ?

Je vais vous parler un peu de mon expérience. Je suis vétérinaire, pendant mes études j’ai pu constater l’explosion des outils numériques. J’y ai perçu des possibilités incroyables en termes de gestion, de formation médicale, d’amélioration de la pratique du médecin, etc. Je me suis alors orientée vers la communication auprès du patient et ai réalisé ma thèse sur ce sujet. Les outils numériques sont au cœur de cette discussion. Ils bouleversent les usages, les rapports aux patients, les échanges entre professionnels de la santé… Enfin, j’ai aussi travaillé sur des sujets plus politiques pendant mon expérience au syndicat des médecins libéraux. J’ai pu me pencher sur des problématiques organisationnelles pour lesquelles je pense que le numérique est une réponse adaptée.

Mais l’enjeu est de taille ! Faire accepter et utiliser les outils numériques par les professionnels de santé est une véritable étape pour l’évolution du secteur de la santé. J’ai intégré les équipes de Dmd dans cet objectif, pour travailler sur le projet de planning de garde en ligne de Stagium. Il y a là selon moi un service à forte valeur ajoutée car on peut reproduire le même concept sur d’autre domaines : le remplacement des médecins, le partage de dossier médical, l’orientation du patient dans son parcours de soin, le partage de compétences… Trop peu d’acteurs privés se positionnent sur ce secteur à cette heure. La pensée collective suggère que ce sont des problématiques d’ordre public… alors que les institutions sont loin d’avoir la volonté et les compétences nécessaires à moderniser le secteur.

 

Pensez-vous qu’on assiste à l’ubérisation de la santé ?

Il est important de replacer les choses dans leur contexte : les patients vont en grande majorité sur des applications de bien-être alors qu’ils ne sont pas malades. Les usages sont de l’ordre du « gadget » à l’heure actuelle et peuvent autant rassurer qu’alimenter un état d’anxiété. Le stress psychologique est pour beaucoup dans le développement plus ou moins rapide des maladies. Les applications mobiles en entretenant, voire en augmentant, ce stress psychologique et en éloignant le patient de son soignant car il a le sentiment d’être pris en charge par celle-ci, peuvent contribuer au développement insidieux de maladies.

La dimension humaine est et restera à jamais primordiale dans le soin. L’émergence de nouveaux outils contribuant à la prise en charge des patients doit être accompagnée. Il me semble important que les démarches numériques placent le binôme professionnels de santé & patients au cœur du système.

En contrepartie, il y a des gains indéniables aux nouvelles technologies en termes de coût, d’information et d’éducation des personnes. Les patients développent une conscience voire une intelligence de la santé. Qui peut autant démunir les professionnels qui ne placent pas la pédagogie au centre de l’exercice de la médecine que permettre d’accélérer et d’améliorer la prise en charge et le bien-être du patient. Les nouvelles technologies changent la relation entre le praticien et son patient et rétablissent le dialogue. Il n’est plus aussi aisé, voire impossible de dire « la médecine c’est compliqué » pour se dédouaner de ne pas faire d’effort de pédagogie (comme cela l’était il y a peu !). Les patients attendent désormais de leurs soignants que cet effort de pédagogie soit fait. Plus qu’une attente c’est même un gage de confiance (et donc de bonne guérison !). Je juge cela positivement. Je ne pense donc pas que l’on soit sur la voie de l’ubérisation de la médecine mais sur la voie d’une nouvelle forme de « prendre soin de » : plus impliquante, mieux comprise et donc plus humaine.

 

Comment l’Etat Français aide au développement de l’e-santé selon vous ? 

Je pense que le rôle de l’Etat est d’être garant de « comment réfléchit-on la santé et quelle place doit-elle occuper dans notre société ? ». De nos jours, la santé est vue selon des aspects économiques et de performance. C’est une approche déconnectée de l’humain qui peut amener les patients à penser que s’ils n’ont pas eu une batterie d’examens longue comme le bras, c’est qu’ils ont mal été pris en charge ! L’éducation de la population à la philosophie de la médecine (balance bénéfice/risque, enjeux sociaux, psychologiques, etc.) est un véritable enjeu politique dans un monde où les technologies avancent à grand pas.

Cela touche autant les patients que les professionnels de santé, qui sont de moins en moins formés à l’impact sur la personne de la médecine telle qu’ils vont l’exercer. L’accent est aujourd’hui trop placé sur les nouvelles méthodes, la technologie, les dernières recherches au dépend de celui ou celle qui sera directement concerné par celles-ci. Toutes les décisions médicales doivent être prises en contexte, et ce contexte c’est la vie d’une personne.  Derrière la médecine et la santé, il y a la vie ! Et la philosophie avec laquelle chacun a le droit d’en jouir. Ne l’oublions pas.

Remettre le rapport à l’autre (et à soi), le rapport au corps, la philosophie, les notions de bonheur et de bien-être me semblent plus que nécessaire pour équilibrer l’arrivée massive de technologies en médecine. La dimension clinique est de moins en moins valorisée, on ne touche plus les patients, la parole se fait rare mais les rapports, les compte-rendus, les images affluent à une vitesse terrifiante.

Les nouvelles technologies ont donc le choix : accentuer cette déconnexion entre la médecine et son support, l’humain, ou au contraire, renforcer les liens entre les deux entités en  faisant naître une forte intelligence collective. Dans cette idée, j’ai un bel exemple de projet ayant développé une médecine intelligente : l’application Moovcare. Elle permet de détecter les rechutes de cancer du poumon sur la base de 10 questions qui évaluent le ressenti clinique du patient (fatigue, toux, timbre de la voix, etc.). Dans un cadre où le patient connait sa maladie et nécessite un suivi régulier avec les enjeux de rechute que l’on connait, pouvoir l’impliquer par auto-évaluation quotidienne, qui l’engage à développer un sens accru de l’état de son corps est une démarche très pertinente. Elle connecte l’esprit au corps et oblige quelque part le patient à regarder sa maladie en face tout en lui donnant les moyens d’agir efficacement pour la gérer lui-même. C’est brillant !

 

Dans quelle mesure les professionnels de santé adhèrent-ils à la digitalisation de leur profession ?

Il y a de tout ! Les intéressés, ceux qui ne veulent pas s’en mêler (ne se sentent pas incités financièrement ou ont peur des contraintes légales que pourraient engendrer les outils numériques) et les autres qui s’emparent du sujet et rendent la démarche intéressante.

On fait de moins en moins de la médecine individuelle. La médecine de population se développe (en EHPAD notamment), ce qui amène un sentiment de moindre proximité mais de meilleure gestion ce qui séduit certains professionnels. À chacun d’exercer son art comme il le souhaite dans le respect de sa sensibilité.

Les nouvelles pratiques qui se développent suscitent l’intérêt. Les métiers évoluent. On perçoit le fossé qui se creuse entre les jeunes générations et les professionnels plus âgés (moyenne d’âge de 55 ans), moins outillés et moins digitaux, travaillant souvent dans des contextes sociaux difficiles. Ils ne feront pas seuls la démarche d’aller vers les outils numériques ou de se rendre sur notre store d’applications par exemple. En même temps je les comprends ! Leur référence en termes de service numérique n’est pas bonne ; la carte vitale et le site ameli.pro dont le nombre de connexion explose du fait de bugs récurrents qui obligent à se reconnecter une dizaine de fois par jour, les logiciels métiers dont l’ergonomie est dépassée ; et ne leur donne aucune raison de s’intéresser davantage au numérique A nous de leur montrer que le numérique peut leur apporter de la satisfaction : gain de temps, souplesse et nouvelles compétences !

 

Merci à Justine de m’avoir accordé son temps pour cette interview. N’hésitez pas à consulter le site de Dmd Santé pour plus d’informations.

Flavie Joos

Flavie a suivi un cursus d’ingénieur généraliste puis s’est spécialisée sur des sujets d’organisation et de performance des entreprises aux Mines Paris. Possédant une première expérience dans le conseil en management, elle a participé à la mise en œuvre de démarches Lean au sein d’entreprises industrielles. Passionnée par les thématiques d’innovation et de transformation, Flavie a rejoint ISlean consulting en 2016.


Flavie Joos

Flavie a suivi un cursus d’ingénieur généraliste puis s’est spécialisée sur des sujets d’organisation et de performance des entreprises aux Mines Paris. Possédant une première expérience dans le conseil en management, elle a participé à la mise en œuvre de démarches Lean au sein d’entreprises industrielles. Passionnée par les thématiques d’innovation et de transformation, Flavie a rejoint ISlean consulting en 2016.

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